Vers une mystique de l’attention ?
Une philosophie repose souvent sur une théorie de l’attention : elle nous invite à saisir certains aspects du réel que nous ne pouvions voir immédiatement, à mieux comprendre des éléments qui méritent que nous nous y attardions. Il est alors question de dévoilement, de critique des illusions, de recherche de la vérité. Pour cela, une série d’exercices répétés et de mutations intellectuelles sont nécessaires ; dans tous les cas, quelle que soit la nature du mouvement à accomplir (méthodique ou non, dialectique ou non), il faut apprendre à modifier son regard ; il faut accéder à un autre genre de connaissance et modifier sa conscience.
La philosophie occidentale commence véritablement ainsi sa trajectoire avec la théorie platonicienne de l’intellection et la célèbre « allégorie de la caverne ». Il s’agit de convertir notre regard et de passer du monde sensible au monde intelligible en opérant un considérable retournement. L’œil, dit Platon, doit s’éloigner de l’obscurité pour se diriger vers la lumière. Il est question de « la conversion d’une âme qui laisse derrière elle un jour mêlé de nuit, pour aller vers un jour véritable puisqu’il s’agit d’une ascension vers ce qui est, ascension que nous affirmons être la vraie philosophie », écrit Platon1.
Comment peut-on réussir cette transformation ? Chez Platon, on le sait, la question est pédagogique et maïeutique : c’est par l’éducation (propédeutique et dialectique) qu’il sera possible d’aider les hommes à bien orienter leurs pensées. L’attention doit donc venir de soi mais être favorisée par un long apprentissage. Pour cela, l’effort, la concentration sont nécessaires, ce qui implique toujours une pédagogie hostile au relâchement, opposé par principe à la lassitude et à l’inertie. Il faut, nous dit Platon, de la constance dans les études, de l’effort, du courage. Le thème est constant chez les philosophes : Descartes nous ne invitait-il pas à la pratique méditative ? Kant, dans La critique de la faculté de juger, ne disait-il pas que nous ne pouvions appliquer ses maximes que par des « exercices répétés » ? Le rôle du philosophe est donc d’éduquer notre attention et de favoriser (sans la forcer, précise Platon) notre propre recherche de la vérité.
C’est pourquoi, on peut dire, comme le soulignait Simone Weil, que la fatigue ou la distraction sont les ennemis premiers d’une attention qui se fonde sur l’arrachement. Elle rappelle d’ailleurs que l’enjeu n’est pas seulement épistémologique : il est aussi moral. Pour faire le bien, il faut porter son attention sur les raisons de faire le bien (se représenter ce qui est juste). Pour être capable de secourir le malheureux qu’on ne connaît pas, il faut, dit-elle, pouvoir fixer son attention sur le bien qui va produire l’empathie (inversement, l’immoralité n’implique pas une attention particulière car « les mobiles bas, dit Simone Weil dans L’attention pure, n’exigent aucune attention » (p. 39). Elle affirme alors que le mal est par nature une barrière au pouvoir de notre attention qu’il dégrade : il peut, par exemple, créer des obsessions (des tentations). « Les actes mauvais ne dégradent pas par eux-mêmes, mais sont des barrières au pouvoir d’attention » (p. 41).
À quel moment l’attention devient-elle alors complète et pleinement elle-même ? « L’attention seule, cette attention si pleine que le « je » disparaît est requise de moi », écrit Simone Weil (p. 40) : au-delà de soi, lorsque je suis capable de me reporter sur ce qui est hors de moi, lorsque le « je » se décentre de lui-même, lorsqu’il se tourne vers autre chose que lui-même, alors il peut se délivrer de son égo pour entamer une forme de contemplation et opérer son détachement. Dans le cas de Simone Weil, ce détachement doit devenir mystique puisqu’il faut s’élever à Dieu (« le détachement, c’est l’émission de la totalité de l’énergie vers dieu », dit-elle (p. 46). Pour cela, il faut entamer un processus d’élévation de l’esprit et trouver la bonne orientation de notre attention : comment bien la diriger ? Comment conserver la force de l’attention ?
Pour cela, il faut, précise Simone Weil, user les obstacles, les épuiser, garder courage et tenter d’avancer : lutter contre le manque d’espérance et la perversité, apprendre à dresser sa pensée. Par exemple :
« À chaque pensée d’orgueil involontaire ou de vanité qu’on surprend en soi, tourner quelques instants le plein regard de l’attention sur le souvenir d’une humiliation de la vie passée »- « dressage » (P. 44).
C’est ce que nous pourrions appeler une discipline de l’esprit, une discipline de l’attention, « attention qui devrait être l’unique objet de l’éducation », souligne-t-elle (p. 56). Ce dressage est-il une affaire d’intelligence et de volonté ? D’effort et donc de performance ? Il y a bien une gymnastique de l’attention (que l’on exige dans « l’exercice scolaire de l’attention », notamment).
L’attention doit avant tout être fixée : par exemple, comment éprouver une compassion véritable pour le malheureux ? Pour cela, il faut faire attention à lui et se transporter en lui par la pensée. Il faut, en quelque sorte, être capable de fixer son attention sur le malheur. Certes, Dieu seul peut faire attention à un malheureux (p. 48) mais parfois, la compassion humaine est possible par un « amour inconditionné » (qui va au-delà de l’amour humain), ce qui implique une perception du bien inconditionné (Dieu) : « Seule une âme tuée, consciemment ou non par l’amour de Dieu, peut faire vraiment attention au malheur des malheureux », écrit Simone Weil (p. 49).
L’attention pure n’est donc pas seulement une affaire d’intelligence ou de volonté : elle suppose une rencontre avec le divin et donc une forme de dépassement de soi par laquelle nous passons une porte, par quoi nous portons notre misère au contact de Dieu : « L’humilité est avant tout une qualité de l’attention » (p. 51), humilité qui est, pour Weil, un « amour sans retour sur soi » (p. 56). Le malheur des autres doit donc être regardé par le secours de la grâce avec l’attention qu’accompagne l’amour surnaturel.
C’est pourquoi la prière est l’attention sous sa forme pure : le bien véritable n’est donc pas simplement volontaire (objet de choix et d’intelligence), mais il est le fruit de « l’attention orientée avec amour vers le bien non représentable » (p. 64). L’intelligence peut nous conduire à fixer notre attention sur ce qui est représentable et parfaitement déterminé mais le bien suppose des actes sans opération de choix : des métamorphoses s’opèrent en nous sans que nous le voulions (des arrachements d’énergie) et qui nous mettent sur la route de la perfection et du consentement au bien pur. Cela suppose donc d’avoir le privilège de contempler Dieu et de faire l’expérience de sa miséricorde.
Au final, l’attention n’est pas une affaire de muscle ou de raidissement de la volonté : en ce qui concerne la vertu ou la vérité dans la pensée, la volonté ne suffit pas. De même pour l’attention qui, à son plus haut degré, est la même chose que la prière. Il faut donc atteindre la grâce pour atteindre l’attention pure et cela n’est pas une affaire de choix. « Quand on pense à Dieu avec attention et amour, il exerce sur l’âme humaine une contrainte proportionnelle à l’attention et à l’amour », écrit Simone Weil. Dans un état idéal de perfection, cette contrainte devient totale. Voilà pourquoi « l’amour surnaturel et la prière ne sont pas autre chose que la forme la plus haute de l’attention » (p. 89). La foi qui implique que l’on croit en l’existence d’une chose qui n’est pas démontrable se fonde donc sur une certaine qualité de l’attention. Chacun peut s’efforcer d’être attentif mais la plénitude de l’attention, l’attention extrême, de nature religieuse, relève de la grâce et non de la volonté. Elle est par essence surnaturelle : « C’est seulement à Dieu que l’on peut penser avec la plénitude de l’attention » (p. 91). Voilà pourquoi il est aussi question d’extase mystique puisque « la plus haute extase est la plénitude de l’attention » (p. 92) et que « Dieu est l’attention sans distraction » (p. 94).