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« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre et finit par perdre les deux" . Benjamin Franklin.

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Publié le 11/10/2020 à 18:35 dans Analyse de citations

Cette célèbre citation, d’un des pères fondateur des États-Unis, est constamment reprise, notamment sur internet, et systématiquement évoquée dans les débats dans lesquels se retrouvent discutés les rapports complexes de la liberté et de la sécurité. On la trouve même utilisée par F. A. Hayek dans son livre politique de référence La route de la servitude (1944), ouvrage qui est un vibrant plaidoyer pour l’économie de marché et qui procède à une très ferme condamnation du «socialisme totalitaire». Dans un de ses chapitres intitulé « Sécurité et liberté », Hayek écrit en effet que (je cite) : « Nous devons acquérir à nouveau la conviction qui a servi de base à la liberté dans les pays anglo-saxons, formulée par B. Franklin dans des termes applicables aussi bien aux individus qu’aux nations : « Ceux qui sont prêts à abandonner des libertés essentielles contre une sécurité illusoire et éphémère ne méritent ni l’une ni l’autre » » (ce sont les dernières lignes du chapitre, p. 141 dans l’édition « Quadrige » de 2019 aux PUF).

Malheureusement cette citation est fausse et la formule exacte semble être la suivante : « Ceux qui peuvent renoncer à la liberté essentielle pour obtenir un peu de sécurité temporaire, ne méritent ni la sécurité ni la liberté». Pour être vraiment comprise, cette phrase doit être resituée dans son contexte historique et, comme nous le rappelle d’ailleurs le journaliste Mathieu Dejean, la citation est issue d’une lettre écrite par Franklin adressée au gouverneur de Pennsylvanie en 1755 et ses premières occurrences se trouvent dans An Historical Review of the Constitution and Government of Pennsylvania(1759) et dans Memoirs of the life and writings of Benjamin Franklin (1818).1

Cette phrase est en fait une critique adressée à une riche famille de Pennsylvanie, la famille Penn, qui possédait beaucoup de terres et qui refusait d’être taxée par le gouvernement de l’époque au bénéfice de la sécurité de l’État de Pennsylvanie, c’est-à-dire pour la défense de ses frontières contre les attaques des indiens. La « liberté essentielle » dont il est question est donc la liberté de l’Assemblée de Pennsylvanie de taxer pour garantir la sécurité collective des citoyens de l’État, ce que nous explique très bien Benjamin Wittes du Brooking Institute2. La formule de Franklin ne désigne donc pas les libertés individuelles : « Franklin n’écrivait pas en tant que sujet qui cède sa liberté au gouvernement, mais en tant que législateur à qui l’on demande de renoncer à son pouvoir de taxer les terres théoriquement placées sous sa juridiction », écrit encore Wittes. Ce qui veut dire, qu’en théorie, la liberté individuelle et la sécurité collective devraient pouvoir s’aligner dans l’esprit de B. Franklin et elles n’ont pas vocation ici à être pensées comme antinomiques3.

Cela nous donne donc : « Ceux qui abandonnent (la famille Penn) une liberté essentielle (celle de pouvoir collectivement taxer) pour acheter un peu de sécurité temporaire (jouir tranquillement de son argent privé) ne méritent ni liberté, ni sécurité. » La Famille Penn est donc prête à s’opposer à cette « liberté collective » pour sa propre indépendance privée (égoïstement) et c’est en cela qu’elle n’est plus assez méritante aux yeux de Franklin qui défend donc l'initiative de l’État plus qu’il ne défend celle du citoyen de refuser de se soumettre à la puissance publique. Finalement, la citation n’est du tout pas d’inspiration individualiste ou "libérale" mais serait bien plutôt "étatiste"! Le plus étrange dans cette histoire, c’est évidemment le fait que, par les hasards de l’interprétation et des réutilisations, elle se retrouve systématiquement détournée de son sens originel.

Méfions nous des citations!

1) https://www.lesinrocks.com/2015/11/19/actualite/actualite/un-peuple-pret-a-sacrifier-un-peu-de-liberte-pour-un-peu-de-securite-benjamin-franklin-a-t-il-vraiment-dit-ca/

2) https://www.lawfareblog.com/what-ben-franklin-really-said#.UvvR12RDtZs

3) Voir aussi Télérama : https://www.telerama.fr/medias/etats-d-urgence-liberte-et-securite-arretons-de-citer-benjamin-franklin,135221.phpqUESTION

Franklin-HERO

Article écrit par Éric Chevet