Accueil > Articles > GASTON BACHELARD ET LA THEORIE DES OBSTACLES EPISTEMOLOGIQUES (exposé fait en classe par Lydia M, TG5).
Publié le 01/03/2026 à 12:00 dans Exposé des élèves
GASTON BACHELARD ET LA THEORIE DES OBSTACLES EPISTEMOLOGIQUES
Gaston Bachelard est un philosophe français né en 1884 à Bar-sur-Aube et mort à Paris en 1962. Il a eu un parcours assez atypique : avant de devenir philosophe, il a travaillé comme employé des postes, puis s’est tourné vers les sciences en devenant professeur de physique chimie. Cette formation scientifique a joué un rôle majeur dans sa philosophie. Il deviendra ensuite professeur de philosophie et enseignera à l’université de Dijon puis à la Sorbonne. Bachelard a développé sa pensée dans deux directions : dans un premier temps, il a élaboré une épistémologie, centrée sur la science et la question de la connaissance. L’épistémologie, c’est la discipline qui étudie comment on construit des connaissances scientifiques et comment on les vérifie. Ensuite, un peu plus tard, il a développé une philosophie poétique, centrée sur l’imaginaire, la rêverie et l’espace intime. Ces œuvres les plus connues sont, La Formation de l’esprit scientifique (1938), Le Nouvel Esprit scientifique (1934), et La Philosophie du non (1940). Selon Gaston Bachelard dans La Formation de l’esprit scientifique, le principal frein au progrès scientifique n’est pas le monde extérieur, mais l’esprit humain lui-même. La connaissance scientifique avance en luttant contre des formes d’erreurs provoquées par notre manière spontanée de penser. Ces erreurs, Bachelard les appelle « obstacles épistémologiques ».
Mais qu’est ce qu’un obstacle épistémologique ? Un obstacle épistémologique n’est pas une simple ignorance, ni un manque de savoir. C’est un savoir mal formé, une manière spontanée d’interpréter le réel qui empêche de bien connaître, et qui est produit par l’esprit lui-même (par exemples, des intuitions immédiates, des images spontanées, des croyances habituelles). Bachelard distingue différentes formes principales d’obstacles épistémologiques. Dans un premier temps ; il évoque l’obstacle de l’expérience première : l’être humain fait spontanément confiance à ce qu’il voit, ce qu’il touche, ce qu’il ressent, et il confond alors souvent perception et vérité. Par exemple, la croyance selon laquelle le soleil "se déplace" autour de la Terre est une illusion. Pour Bachelard, la perception brute est une « fausse évidence ». Ensuite, il y a l’obstacle verbal : c’est quand on croit comprendre quelque chose juste parce qu’on lui donne un nom ou qu’on le défini par une image. Par exemple, Réaumur expliquait que les nuages faisaient tomber la pluie comme une éponge qui se vide. Sauf que le problème, c’est que le mot ou l’image remplace l’explication, alors qu’en réalité, cela n’explique rien. Selon Bachelard, les images ne peuvent aider que si la connaissance scientifique vient d’abord expliquer la réalité. De plus, il nous parle de connaissance pragmatique : on cherche à expliquer un phénomène par son utilité pour nous, comme si tout avait été fait exprès pour servir l’être humain. Autrement dit, on croit qu’une chose est vraies parce qu’elle est utile. Mais ce n’est pas parce que quelque chose est “utile” à l’homme que c’est la raison de son existence (en science, l’utilité n’est pas un critère de vérité). Et enfin, il y a l’obstacle substantialiste : on cherche toujours à expliquer un phénomène à partir de l’idée qu’il existe une matière ou une « substance cachée » qui permet de l’expliquer (l’électricité n’est pas un « fluide » qui circule dans les fils électriques). Et, pourquoi ces obstacles apparaissent-ils ? Parce que l’esprit humain cherche spontanément la simplicité, l’intuition, les images et le confort psychologique. Or, la science, au contraire, demande réflexion, vigilance et discipline intellectuelle. Donc, la connaissance scientifique est « contre-nature » dans le sens où elle doit se construire contre notre représentation ordinaire. C’est pourquoi Bachelard insiste : pour penser scientifiquement, il faut accomplir une rupture épistémologique. En effet, il faut se retourner contre sa propre pensée spontanée, il faut se méfier de la première impression et il faut reconstruire rationnellement. Ainsi, la science progresse par rectifications, reconstructions et remises en question permanentes. De plus, l’esprit scientifique ne s’hérite pas : il se développe, et se développe contre soi-même.
Enfin, pourquoi les obstacles épistémologiques sont-ils essentiels ? Parce que, sans eux, la science serait seulement une accumulation d’observations. Or, pour Bachelard, la science est une transformation de notre pensée spontanée. Les obstacles ne sont donc pas des erreurs accidentelles : ce sont les formes naturelles de la pensée humaine que la démarche scientifique doit transformer en pensée rationnelle. Passons désormais à l’analyse d’un de ses textes, extrait de La formation de l’esprit scientifique.
TEXTE :
"Quand on cherche les conditions psychologiques des progrès de la science, on arrive bientôt à cette conviction que c'est en termes d'obstacles qu'il faut poser le problème de la connaissance scientifique. Et il ne s'agit pas de considérer des obstacles externes, comme la complexité et la fugacité des phénomènes, ni d'incriminer la faiblesse des sens et de l'esprit humain : c'est dans l'acte même de connaître, intimement, qu'apparaissent, par une sorte de nécessité fonctionnelle, des lenteurs et des troubles. C'est là que nous montrerons des causes de stagnation et même de régression, c'est là que nous décèlerons des causes d'inertie que nous appellerons des obstacles épistémologiques. La connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque part des ombres. Elle n'est jamais immédiate et pleine. Les révélations du réel sont toujours récurrentes. Le réel n'est jamais « ce qu'on pourrait croire » mais il est toujours ce qu'on aurait dû penser. La pensée empirique est claire, après coup, quand l'appareil des raisons a été mis au point. En revenant sur un passé d'erreurs, on trouve la vérité en un véritable repentir intellectuel. En fait, on connaît contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites, en surmontant ce qui, dans l'esprit même, fait obstacle à la spiritualisation".
Extrait de: Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique. Paris, Librairie philosophique Vrin, 1999 (1ère édition : 1938), chapitre 1er.
ANALYSE DU TEXTE :
Tout d’abord, les obstacles épistémologiques, selon l’auteur, ne sont pas les difficultés qui viennent de l’extérieur et qui freinent la science, mais des difficultés internes liées à notre esprit. En effet, il parle de « lenteurs », de « troubles » et d’« inertie » : la pensée ne va pas naturellement vers la vérité car elle repose sur des visions ordinaires. Ainsi, cela montre que la connaissance avance de manière active et difficile, comme un « combat » contre des préjugés. Ensuite, Bachelard utilise la métaphore de la lumière et des ombres. « La connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque part des ombres. » Cette métaphore, d’une part, exprime l’idée selon laquelle la connaissance n’est jamais parfaite et, d’autre part, elle souligne qu’il y a toujours des zones obscures, des « ombres ». Ainsi, Bachelard n’a pas une vision naïve du progrès épistémologique : selon lui, il est fait d’avancées mais aussi de difficultés. On ne passe pas de l’ignorance à la vérité d’un coup. Led réel n’est donc pas expliqué par nos illusions premières. Bachelard écrit : « Le réel n’est jamais ce qu’on pourrait croire mais il est toujours ce qu’on aurait dû penser. » Cette phrase montre que la connaissance spontanée, celle du « croire », est trompeuse, que la connaissance scientifique, celle du « penser », demande un effort et que la vérité est construite, jamais donnée immédiatement. Enfin, Bachelard évoque le repentir intellectuel. L’expression « repentir intellectuel » est particulièrement forte, car elle montre que le scientifique doit reconnaître ses erreurs, qu’il doit revenir sur ses idées anciennes pour les dépasser et que la science, ou l’histoire de la science, est un travail de correction. Pour conclure, on peut dire que cet extrait présente une philosophie de la science fondée sur la notion de rupture épistémologique : le progrès scientifique passe par la destruction des fausses évidences. Ainsi, Bachelard insiste sur la nécessité de prendre conscience des limites de la pensée spontanée et de travailler systématiquement pour les dépasser. Il montre donc que la science est un processus auto-correctif.