Accueil > Articles > ANALYSE D'UN TEXTE DE SPINOZA SUR LA SUPERSTITION
Publié le 16/09/2026 à 12:00 dans Explications de textes
SPINOZA ET LA SUPERSTITION (extrait de la préface du Traité théologico politique, 1670).
"Si les hommes pouvaient régler toutes leurs affaires suivant un dessein arrêté ou encore si la fortune leur était toujours favorable, ils ne seraient jamais prisonniers de la superstition. Mais souvent réduits à une extrémité telle qu’ils ne savent plus que résoudre, et condamnés, par leur désir sans mesure des biens incertains de fortune, à flotter presque sans répit entre l’espérance et la crainte, ils ont très naturellement l’âme encline à la plus extrême crédulité ; est-elle dans le doute, la plus légère impulsion la fait pencher dans un sens ou dans l’autre, et sa mobilité s’accroît encore quand elle est suspendue entre la crainte et l’espoir, taudis qu’à ses moments d’assurance elle se remplit de jactance et s’enfle d’orgueil.
Cela, j’estime que nul ne l’ignore, tout en croyant que la plupart s’ignorent eux-mêmes. Personne en effet n’a vécu parmi les hommes sans avoir observé qu’aux jours de prospérité presque tous, si grande que soit leur inexpérience, sont pleins de sagesse, à ce point qu’on leur fait injure en se permettant de leur donner un conseil ; que dans l’adversité, en revanche, ils ne savent plus où se tourner, demandent en suppliant conseil à tous et sont prêts à suivre tout avis qu’on leur donnera, quelque inepte, absurde ou inefficace qu’il puisse être. On remarque en outre que les plus légers motifs leur suffisent pour espérer un retour de fortune, ou retomber dans les pires craintes. Si en effet, pendant qu’ils sont dans l’état de crainte, il se produit un incident qui leur rappelle un bien ou un mal passés, ils pensent que c’est l’annonce d’une issue heureuse ou malheureuse et pour cette raison, bien que cent fois trompés, l’appellent un présage favorable ou funeste. Qu’il leur arrive maintenant de voir avec grande surprise quelque chose d’insolite, ils croient que c’est un prodige manifestant la colère des Dieux ou de la suprême Divinité ; dès lors ne pas conjurer ce prodige par des sacrifices et des vœux devient une impiété à leurs yeux d’hommes sujets à la superstition et contraires à la religion. De la sorte ils forgent d’innombrables fictions et, quand ils interprètent la Nature, y découvrent partout le miracle comme si elle délirait avec eux."
Spinoza.
Vocabulaire :
"Dessein" : le mot dessein ici veut dire « intention » (avoir pour but de faire quelque chose). "Fortune" : le mot « fortune » vient du latin « fortuna » qui désigne le sort ou le hasard. Il désigne donc une force changeante et imprévisible qui affecte la vie des humains, qu'elle soit favorable (la chance) ou défavorable (l'adversité). "Jactance" : La jactance est une attitude arrogante ou une vantardise excessive par laquelle une personne cherche à se faire valoir en paroles. "Conjurer" : faire en sorte d’éviter que quelque chose ne se produise ( par exemple « conjurer le sort »). "Impiété" : Le fait de ne pas respecter les croyances ou les rituels religieux.
QUESTIONS SUR LE TEXTE :
QUESTION 1 : Quel sens le texte donne-t-il au mot superstition ?
QUESTION 2 : Selon Spinoza, qu’est-ce qui permet d’expliquer que les hommes sont sujets à cette superstition et soient victimes de « la plus extrême crédulité » ?
QUESTION 3 : Le texte parle de croyances aux « présages » et « aux prodiges ». Comment comprenez vous le texte à ce sujet et comment expliquer que les hommes puissent y croire ?
Question 4 : A la fin du texte, Spinoza parle de la croyance aux miracles et de la religion. Quelle est la position de l’auteur à ce sujet ?
Question 5 : Comparez la définition que le philosophe Kant donne au mot superstition avec celle de Spinoza. Leur deux approches sont-elles similaires ou non ?
Question 6 : Selon-vous les hommes sont-ils toujours « naturellement très enclins à la plus extrême crédulité », comme le suggère Spinoza ?
Question 7 : Selon vous, faut-il distinguer religion et superstition ?
CORRIGE DE L'ANALYSE DU TEXTE DE SPINOZA.
QUESTION 1 : Quel sens le texte donne-t-il au mot superstition ?
Le sens de ce mot est ici assez large. Globalement, la superstition désigne, dans ce texte, des croyances absurdes et infondées qui proviennent de notre crédulité. Il est alors question d’opinions irrationnelles, des « fictions », pour reprendre la formule du texte, comparables à une sorte de « délire ». Par exemple, l’auteur semble suggérer que la croyance aux pratiques sacrificielles est une forme de superstition.
QUESTION 2 : Selon Spinoza, qu’est-ce qui permet d’expliquer que les hommes sont sujets à la superstition et sont victimes de la plus extrême crédulité ?
L’intérêt du texte est de se livrer à une analyse psychologique du besoin de croire : placé en situation d’incertitude et d’impuissance, les hommes peuvent avoir le sentiment de peu maîtriser leur avenir. Ils oscillent alors entre la crainte et l’espérance sans savoir quel sera leur sort. Cette situation produit une fragilité psychologique. Désireux de connaître ce qui va se produire et sensibles à ce qui pourrait les rassurer, les hommes vont donc chercher des indications sur leur futur et peuvent voir dans tel ou tel évènement le signe d’un avenir meilleur ou funeste. C’est donc notre ignorance qui favorise notre crédulité. La croyance en l’horoscope est un bon exemple de cela (la numérologie ou la voyance également).
QUESTION 3 : Le texte parle de croyances aux présages et aux prodiges. Comment expliquer le texte à ce sujet et pourquoi les hommes ont tendance à y croire ?
Il y a une une différence des présages (le fait d’interpréter un évènement comme annonciateur d’un futur positif ou négatif) et des prodiges, terme qui fait référence à des phénomènes surnaturels comme des miracles ou des pratiques sacrificielles. La croyance à des présages tente de combler notre ignorance du futur ; la croyance à des prodiges suppose l’intervention d’une force surnaturelle. Si on reprend l’analyse psychologique élaborée par Spinoza, on comprend que si rencontre des difficultés ou que je suis inquiet au sujet de mon avenir, je suis prêt à croire à une explication qui va donner du sens à ce qui m’arrive ou m’aider à supporter ce qui m’arrive.
QUESTION 4 : Quelle est la position de l’auteur à propos des miracles et de la religion ?
Le texte semble très critique à l’égard de la croyance aux miracles : Spinoza semble suggérer que la nature obéît à des lois rationnelle (la nature ne délire pas. C’est pourquoi il semble difficile de croire aux sacrifices religieux ou aux miracles qu’il assimile à des fictions.
QUESTION 5 : Comparez la définition que Kant donne au mot superstition avec celle de Spinoza.
Les deux approches semblent assez similaires : Pour Kant, nous l’avons vu, la superstition est le préjugé qui consiste à croire que certains phénomènes naturels échappent aux lois rationnelles, alors que notre entendement est précisément ce qui nous permet de penser la nature comme un ordre soumis à des lois nécessaires. La définition est donc assez similaire.
QUESTION 6 : Selon vous, les hommes sont-ils toujours « naturellement enclins à la plus extrême crédulité » ?
On pourrait répondre que la raison progresse et la science permet d’expliquer rationnellement la nature. Certains croyances disparaissent donc du fait des progrès de la connaissance. Mais le besoin de croire (y compris à des choses qui sont fausses- la terre est plate) reste toujours présent : la croyance en la sorcellerie existe encore, en l’astrologie, en la voyance aussi (etc.). Bref, le besoin de croire à des phénomènes « paranormaux » ne disparaît pas. Plus généralement, le triomphe de la science ne fait pas disparaître la religion non plus.
QUESTION 7 : Selon vous, faut-il distinguer religion et superstition ?
C’est ce que semble suggérer le texte qui parle de la superstition « contraire à la religion ». Cela voudrait dire qu’on peut croire en l’existence d’un dieu sans pour autant croire aux miracles ou aux prodiges (la foi et la raison seraient donc conciliables). C’est d’ailleurs le cas de Spinoza qui est panthéiste et qui adhère à l’idée d’un dieu unique. Mais la religion ce n’est pas seulement le fait de croire en dieu : c’est aussi croire qu’un lien est possible entre dieu et les hommes et pour cela il faut bien admettre l’existence d’une prophétie ou d’un messie, bref, d’un phénomène surnaturel. On peut avoir de bonnes raisons de croire en dieu, mais une pratique religieuse est toujours basée sur des croyances indémontrables.
Pour approfondir :
Spinoza commence par une hypothèse : « Si les hommes pouvaient régler toutes leurs affaires suivant un dessein arrêté […] ils ne seraient jamais prisonniers de la superstition. » Autrement dit, la superstition naît d'abord d'une situation d'incertitude et d'impuissance. Si nous pouvions prévoir les événements et contrôler notre existence, nous n'aurions pas besoin de croire aux présages, aux signes, aux miracles ou aux puissances surnaturelles. Mais ce n'est pas notre situation. Nous sommes confrontés à des événements que nous ne maîtrisons pas (maladie, mort, guerre, argent, amour, réussite ou échec, accidents, événements historiques, etc. ) Notre avenir est donc en grande partie incertain.