Accueil > Articles > LE LANGAGE EST IL LE PROPRE DE L'HOMME? (bonne copie de Noémie D. Tg5 -copie faite sur table en 4h).
Publié le 16/03/2026 à 12:00 dans Bonnes copies d'élèves
En tout temps, on a attribué aux animaux le pouvoir de parler, dans les fables et les fictions pour trancher avec cette affirmation de prime abord évidente : les animaux n’ont pas accès au langage, soit la capacité à utiliser la parole (usage personnel des signes linguistiques, les mots mettant en relation un signifiant et un signifié). Cependant, s’il est évident que l’homme se caractérise par sa capacité à accéder à une forme de langage, est-il possible que cette même capacité puisse être attribuée à des êtres non humains et donc à des animaux ? Tout d’abord, il est important de se demander si une pensée peut exister en dehors du langage. De plus, si l’on attribue à l’homme seul le pouvoir de faire usage du langage, quelles conséquences cela a-t-il ? Enfin, nous nous demanderons s'il est possible de faire l’hypothèse d’un langage animal qui serait resté jusqu’à aujourd’hui inaccessible et incompris de l’homme.
Premièrement, on peut se demander si la langage est seul créateur de pensées, ce qui revient à se poser la question de l’antériorité de la pensée sur la langage. C’est là la problématique de l’existence d’une « pensée pure », soit une pensée qui existerait au-delà des mots. Pour de nombreux philosophes, il est impossible d’isoler cette pensée pure, car une pensée en dehors du langage serait de l’ordre de l’intuition. Ainsi, une pensée indicible, ineffable, n’aurait pas valeur de pensée rationnelle. Georges Orwell, dans sa dystopie 1984 montre dans un monde despotique et totalitaire, l’impact des mots sur la capacité à penser. Il crée, dans son livre, le concept de « novlangue », langue appauvrie dans laquelle il n’est nulle mention de rébellion ni de liberté (« le mot libre existe en novlangue mais jamais dans le sens de liberté, sinon pour dire « la voie est libre »). La simplification de l’ancienne langue - « vieulangue » (soit la langue que nous pratiquons aujourd’hui) mème à une gentrification de la capacité à penser. Si les gens ne savent pas bien parler ni écrire, disait Orwell, ils ne sauront pas bien penser et d’autres penseront à leur place ». On voit que d’après l’auteur, langage et pensée sont étroitement liés et que le langage conditionne la pensée.
Cependant, partant de cette hypothèse, cela voudrait dire que notre capacité à exercer la pensée comme on exercerait un art finalement, dépend de notre capacité à manipuler le langage. Or, cela peut poser problème. En effet, en matière de sciences sociales, Pierre Bourdieu a démontré, à travers ses études de la notion d’habitus, soit le fait que notre maîtrise et notre application de la langue dépend de notre milieu social et économique. Cela pose problème dans le sens où, un accès au langage différencié impliquerait une capacité plus ou moins importante à penser. Est-il vraiment juste d’affirmer que ceux, moins bien lotis en leur contexte socio-économique peut-être, pensent moins ou du moins, pensent moins bien ? Ou existe-t-il effectivement une pensée qui ne peut être exprimée intérieurement ou extérieurement par des mots ? Dans la cas où on l’affirmerait, alors la simple notion de langue serait un obstacle à la pensée, puisque chaque langue observe des spécificités propres telles que des mots intraduisibles ou des raisonnements inaccessibles. Ainsi peut-on prendre comme exemple un peuple esquimau possédant une centaine de mots pour parler de la neige, là où l’américain n’en compte qu’une dizaine. Cependant, est-il vraiment juste de dire que la pensées des américains est étriquée par ce manque de mots ? N’est-il pas possible de penser sans avoir de mots pour le penser ? En effet, il arrive que je cherche mes mots car il ne m’est pas possible d’exprimer par le langage la pleine étendue de ma pensée. D’autant, dirait-on malgré tout, que l’on recherche des mots avec d’autres mots et donc que la pensée reste inextricablement liée, de telle ou telle manière, au langage. Cependant, il existe sans doute des pensées ou des sentiments tellement complexes qu’il n’est pas imaginable de leur imposer le couperet des mots qui appauvriraient et réduiraient l’étendue de ce que sait notre cœur. S’il existe bien une pensée pure, elle est au moins de l’ordre des sentiments, bien que ceci puisse à nouveau être contesté comme relevant de l’instinct et non de la pensée.
Mais on considère que nulle pensée n’existe en dehors du langage, et que l’homme serait le seul détenteur de ce pouvoir de le maîtriser alors quelles conséquences cela peut-il avoir ?
Si le langage et la pensée sont liés de sorte que, sans langage, il n’existe aucune pensée, alors les animaux n’auraient pas accès à la pensée. Cela étant, on pourrait alors affirmer qu’ils n’ont pas de conscience puisque la conscience a elle-même besoin d’être pensée pour être réflexive (on parle ici de conscience de soi). Ainsi, Descartes affirmait « cogito ergo sum » (je pense donc je suis). Un animal qui ne pense pas n’est alors pas un sujet au même titre que l’homme. Descartes développait notamment la théorie de « l’animal machine », soit la théorie de l’animal comme coquille vide de toute conscience, agissant par mécanismes et instincts comparables aux rouages d’une machine et donc guidé par un déterminisme total induit par les lois de la nature. Mais dans ce cas, si l’animal n’est qu’un simple réceptacle sans fond des caprices de la nature, alors une question se pose : a-t-on le droit de faire souffrir les animaux ?
Pour Descartes, la réponse est toute trouvée et c’est un grand oui. Si cette pensée peut paraître anachronique, elle garde cependant ses racines bien ancrées dans le cœur de nos sociétés modernes aujourd’hui encore. Si l’on ne torture plus des animaux comme cela a pu être le cas autrefois, des traces de tortures restent malgré tout imposées aux animaux. Il est vrai que lorsque trois garçons ont sciemment enfoncé des clous dans la tête d’un chien, la France entière a crié au scandale. On peut voir en cela une forme d’hypocrisie intense venant de la plupart de ceux qui s’exclamèrent alors. Effectivement, il reste de l’animal machine de Descartes un fond de persistance à laquelle adhèrent la plupart des humains. Les animaux sont, bien sur, toujours considérés comme des êtres inférieurs. Qui se permettrait de manger et donc d’abattre froidement un égal à soi-même ? On ne le ferait pas pour un frère, un camarade effrayé, mais la société se permet de juger qu’un animal est suffisamment inférieur pour avoir à subir cela.
Beaucoup affirment, non sans fierté, qu’ils considèrent leur chien comme leur égal, voire, parfois ; comme leur enfant. Mais si un enfant mord son ami à l’école maternelle, aucun d’entre nous ne se permettrait ni imaginerait une seule seconde de lui infliger le repos mortel de la piqûre, là où la question se pose parfois à peine pour un chien.
Ajoutons à cela que l’existence d’une conscience animale a été démontrée à travers certaines expériences éthologiques, notamment à travers l’expérience du miroir. Ceci consiste à dessiner une croix blanche sur la tête d’un éléphant et ensuite de le placer devant le miroir. On observe alors que l’éléphant en question se reconnaît et tente, grâce à sa trompe, d’effacer l’objet de l’expérience. Si l’éléphant se reconnaît, cela peut prouver une certaine conscience de soi. Et si la conscience de soi peut apparaître et que la pensée découle du langage, alors on peut arrive à l’hypothèse que l’animal profite d’une certaine forme de conscience de soi mais aussi qu’il pourrait avoir recours au langage. Cela pose alors la question des droits des animaux en tant qu’êtres conscients et dotés d’une intelligence. C’est en cela que s’interroge le parti animaliste qui a fait pourtant rire la majorité lors des dernières élections législatives puisqu’il n’est revenu pourvu d’aucun siège à l’assemblée nationale. Cependant, on peut penser que la théorie animaliste et anti spéciste viendra logiquement s’installer dans nos sociétés, comme l’ont fait le féminisme et la lutte contre le racisme qui luttent encore pour que les êtres jugés inférieurs puissent obtenir leurs droits.
Il paraît donc effectivement possible de penser qu’il existe un bel et bien un langage animal qui serait étranger à celui des hommes.
Cependant, il est évident que si un tel langage existe, il n’est pas comparable à celui des humains. Ce serait sans doute une erreur d’assimiler nos propres pensées humaines à celles des animaux par anthropomorphisme, comme la littérature le fait si bien. On peut citer l’exemple des fables de La Fontaine qui fait correspondre nos morales basiquement humaines à des êtres qui sont sans doute totalement détachés de tout cela. Dans la Ferme des animaux, Orwell injecte également des principes révolutionnaires dans le langage même des animaux. De ces choses, il est préférable de les laisser à la littérature parce que la science nous enseigne autre chose. Au langage des hommes, les animaux restent profondément étrangers. On peut alors se demander si l’inverse ne s’armerait pas d’une telle évidence. Il a été montré que les chiens ne comprennent les ordres de leurs maîtres, non pas par conversion du signifié en signifiant (« assis » ou « couché ») sinon grâce à une répétition liée au dressage qui repose plus sur le conditionnement et l’intonation. Ainsi appeler un animal par son prénom et le voir venir ne signifie pas pour lui la conscience de ce que ce nom représente, sinon une certaine compréhension du comportement attendu à partir d’un son. On observe cependant une exception avec un chimpanzé à qui l’on avait fait apprendre le langage des signes et qui pouvait donc communiquer et se faire comprendre de l’espèce humaine.
Il a été montré que les abeilles ont aussi un système élaboré de communication via la réalisation de certaines danses sur la ruche qui permettent d’indiquer aux autres membres de cette ruche l’endroit où les abeilles butineuses pourront trouver du pollen, et ce de manière très précise (comme l’a montré Karl Von Frish). Cela est bien un système de signes mais qui ne peut pas être considéré comme un langage similaire à celui des hommes car il est uniquement à but utilitaire et descriptif et ne peut décrire aucune abstraction ni aucun sentiment. Mais on peut supposer que seule une petite partie de la communication animale et de ses capacités est pour l’instant découverte et comprise. Le langage humain est un enchevêtrement complexe : il peut avoir des fonctions locutoires (le fait de dire), perlocutoires (le fait d’accomplir une acte en le disant) et illocutoires (le fait de produire une effet sur son interlocuteur en lui parlant) : alors peut-être allons trouver un jour chez certains animaux des structures de la communication qui opèrent les mêmes fonctions. Il est impossible à l’heure actuelle de décrypter le chant des baleines ou les sérénades amoureuses des oiseaux chanteurs.
Pour conclure, on a vu que la pensée n’est peut-être pas réservée à l’homme et que le fait de partir de ce postulat représenterait une immoralité en soi considérant tout ce qui en découle. La pensée bien qu’elle soit liée au langage ne l’est peut-être pas toujours puisqu’il existe de l’indicible, par delà les mots. Mais malgré cela, penser que l’homme est le seul possesseur de la capacité à utiliser un langage, partant du principe qu’une pensée pure n’existe pas et qu’il est donc impossible de penser sans langage, est dangereux. Enfin, on a vu que des éléments récents vont dans le sens d’une conscience animale et que cela peut peut ouvrir la question du langage animal (à condition de montrer qu’un tel langage, s’il existe ne peut-être identique à celui des hommes). Somme toute, la question d’un langage animal reste ouverte et on peut se demander si ce sujet incombe davantage à la science qu’à la philosophie.