Dans l’avant dernier chapitre de son ouvrage, La lutte pour la reconnaissance (1992), le penseur Axel Honneth nous propose de penser les causes et la nature de l’engagement politique et de la révolte sociale. Dans les conflits sociaux, souligne Honneth, il n’est pas simplement question de lutter pour des intérêts catégoriels et matériels mais, il s’agit d’abord de mettre fin à une situation d’humiliation et de mépris social. Si des individus ne se sentent plus suffisamment respectés dans une société, si le sentiment de mépris tend à produire une impression de non-reconnaissance collective et donc de souffrance psychique, alors la confrontation sociale a pour fondement une lutte pour la reconnaissance. C’est, en somme le sentiment moral d’injustice qui conduit à cette lutte, qui vise à redonner aux individus le sentiment de leur propre dignité.
Voici un extrait de cet ouvrage :
« La réflexion philosophique, non moins que les témoignages littéraires et l’histoire du mouvement social, montre que l’engagement dans l’action politique sert aussi, pour les personnes concernées, à sortir l’individu de la situation paralysante d’une humiliation subie passivement et à la faire accéder à une nouvelle relation positive à soi. La raison de cette motivation secondaire de la lutte tient à la structure même de l’expérience du mépris. Comme nous l’avons vu, la honte sociale représente le sentiment moral dans lequel s’exprime cette perte du respect de soi qui, de manière typique, accompagne l’acceptation passive de l’abaissement et de l’humiliation. Quand il parvient à surmonter cet état d’impuissance en s’engageant dans une résistance collective, l’individu découvre une forme d’expression par laquelle il peut se convaincre indirectement de sa propre valeur morale ou sociale. Lui à qui toute reconnaissance reste interdite dans les conditions données, il anticipe une future communauté de communication qui accordera une considération sociale aux capacités dont il fait actuellement preuve. L’engagement individuel dans la lutte politique, parce qu’il atteste publiquement la capacité dont la non-reconnaissance est vécue comme une offense, rend ainsi à l’individu une partie du respect de soi qu’il avait perdu. À quoi s’ajoute naturellement l’expérience de la reconnaissance qui suscite la solidarité à ‘intérieur du groupe politique, dont les membres se vouent une sorte d’estime mutuelle ».
Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance.
Dans le secondaire, la crise est patente et le problème couve depuis trop longtemps. De nombreuses fois, les alertes furent données mais le contrat social républicain n’a pas tenu ses promesses originelles en matière de vie scolaire : lycéens, votre établissement est vétuste, bruyant et délabré, il y fait trop froid l’hiver et trop chaud l’été, vos classes sont surchargées et vous manquez de professeurs, de surveillants ou d’infirmier(e)s, votre matériel informatique est obsolète, vos cours sont mal répartis, vos emplois du temps sont à rallonge et trop lourds à supporter (8h-18H), un algorithme va gérer votre orientation sans que vous en compreniez les ressorts, vous êtes sous pression à cause des évaluations constantes qui comptent pour le bac (cf. la réforme Blanquer), les toilettes de votre établissement manquent d’hygiène et sont sur-fréquentés, votre santé mentale est en berne, vous faites la queue trop longtemps au self et vous manquez de temps pour déjeuner, bref vous travaillez souvent dans des conditions dégradées.
Il suffit de discuter quelques instants avec des infirmiers scolaires pour prendre la mesure de du problème dont il est question. Il y a, aujourd’hui, dans les lycées français, une véritable pénibilité du travail scolaire et une souffrance psychique importante : veut-on ne pas la voir ? Il ne s’agit pas seulement des « ratés de la massification scolaire » mais d’une expérience collective de l’indignité. Cela explique l’actuel conflit social.
Nous avons donc construit une société qui méprise la jeunesse (lycéenne), une société qui porte gravement atteinte à son estime sociale. Ne nous étonnons donc pas de la voir réagir aujourd’hui, y compris face à des réponses policières somme toute très brutales. Cette jeunesse lutte pour sa reconnaissance et son intégrité mentale et cela doit être pris très au sérieux.
Axel Honneth souligne d’ailleurs que celui qui fait l’expérience du mépris social retrouve le respect de soi en faisant publiquement la preuve de sa capacité à agir : il va dans la rue, il lutte, il est enfin reconnu par ceux qui luttent avec lui. Dès lors, comment ne pas comprendre cette jeunesse qui se révolte, comment ne pas être solidaire de ceux qui veulent tout simplement étudier dignement ?